Mélancolie et économie de la trace numérique

2010/12/06 § Poster un commentaire

Passages soulignés numériques

Le livre social a favorisé le partage de commentaires, passages soulignés, annotations, autrefois adressés à soi-même, ou à un lecteur virtuel, aujourd’hui à une communauté, à l’intérieur même des livres numériques.

Peut-être témoin du caractère peu naturel de la lecture solitaire ou d’une difficulté de plus en plus grande à lire seul, dans le silence de l’étude monastique, sans le concours de la lectura, de la rumeur communautaire et du rythme collaboratif, cette pratique réévalue la nature de la trace.

Le don, la souillure, le lieu

Acheté, un livre d’occasion offre en effet ses traces, en signe de don, à celui qui les accueille. Le lecteur devient alors le dépositaire d’une histoire dont il refait virtuellement le geste et dont il s’imagine, parfois rêveur, avec amusement, être le gardien.

Prêté, un livre papier doit être remis dans son état d’origine, auquel cas les traces laissées apparaîtraient comme des marques de souillure.

Enfin, échangé, un livre numérique exhibe ces traces, imaginées à l’origine comme un moyen de réappropriation d’un objet culturel intangible. Le lecteur le marque, le fait sien, l’ingère et le digère à l’intérieur d’une communauté qui fait bientôt du livre un lieu, espace d’échange et de débat, où s’exprime plus souvent l’opinion.

Ratures, résidus, statistiques

Pourtant, il pressent vite que ces traces qu’il échange ne sont pas des empreintes mais des marques, reproductibles à l’infini, plus seulement adressées à un autre, mais susceptibles, une fois compilées, de fournir des statistiques de lecture à une économétrie du livre.

Traces esthétiques

Des projets éditoriaux font également des traces volontairement produites par un auteur (ratures, écriture manuscrite, repentirs, brouillons) des objets esthétiques, simulacres qui tentent de reproduire ce que le lecteur imaginait comme un accident auquel il assistait par hasard et par miracle. Le geste qui en est à l’origine indique à qui ils sont adressés.

Enfin, la numérisation d’un journal papier laisse parfois des formulaires d’abonnement, devenus des résidus inexploitables, impossibles à saisir ou à réanimer, même économiquement. Pourquoi en éprouvons-nous une telle mélancolie ?

Résidu ("Picsou Magazine" sur Ipad)

Passage, indice, présence

Si la trace témoigne d’un passage, indice d’une présence, les marques laissées dans un livre numérique en disent peut-être trop sur celui qui les fait. L’algorithme qui les interprète les dépèce, en découvre les secrets selon une logique qui ignore ce que je pourrais en tirer moi-même, et dont l’économie du livre ne trouverait pas intérêt.

Passages soulignés populaires

De ces marques laissées, je ne suis ni le dépositaire, ni le gardien; elles ne souillent même pas le livre que je lis, ne sont pas des marques étrangères rendant compte de l’épaisseur d’une existence.

Elles ont un sens utilitaire, sont traversées par leur information, ne buttent pas contre l’objet qu’elles portent, et qui s’en trouverait peut-être alors révélé, mais s’inscrivent dans un modèle économique, celui de l’économie de l’attention et de la recommandation.

Absence, tombe, énigme

Ces marques ne me donnent aucune nouvelle de moi-même et du monde : la tombe, dans laquelle je pensais découvrir une présence, est vide. La célébration n’est pas possible : la marque est sans énigme.

Si les poètes nous ont montré le lieu de la présence, nous devons aujourd’hui trouver son chemin.

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