Interview dans l’Express

2010/12/01 § 3 Commentaires

Elodie Bousquet, sympathique journaliste de l’Express.fr, m’a interviewé sur l’avenir de la lecture, à l’occasion de la création du 1er prix du livre numérique. Je reproduis ci-dessous l’entretien, coupé pour des raisons compréhensibles de format, dans une version un peu plus longue (c’est l’avantage du blog : être un peu plus expansif ;) :

A l’occasion du Prix du livre numérique, Marc Jahjah, auteur du blog SoBookOnline, revient sur l’évolution du livre et dessine un futur fait de coexistence entre livre papier et livre enrichi.

Vous êtes l’auteur du blog SoBookOnline, pourquoi cet intérêt pour le livre numérique?

D’abord parce qu’il s’agit de mon sujet de recherche, je suis étudiant en recherche au Celsa et mon travail porte sur « le livre social ». Avant cela, j’ai aussi étudié la littérature à la Sorbonne et suivi le master multimédia de l’Ina-sup. Aujourd’hui, je suis rédacteur, notamment sur le livre numérique, pour la revue en ligne de l’Ina, Inaglobal.fr

Pourquoi le livre numérique comme sujet d’étude ? Parce qu’il regroupe plusieurs domaines qui me sont chers et auxquels j’ai été formé. Les livres, à travers la figure de Borges que mon père vénère, m’ont toujours entouré. Après mon master de littérature, je me suis rendu compte que je ne voulais pas être prof ou libraire. En même temps, j’avais ce petit coté geek. La convergence entre littérature et multimédia s’est faite petit à petit.

Pour le blog, c’est avant tout une aide dans mon travail de recherche. Il me donne un rythme, me permet de faire le point et de partager mes remarques avec les internautes. Il m’offre aussi la possibilité d’ouvrir certaines pistes de réflexion et d’avoir trois discours : celui du journaliste, de l’apprenti-chercheur et du citoyen. Ces regards se rencontrent, s’affrontent, se neutralisent et, je l’espère, s’harmonisent ou se complètent.

Peut-on vraiment parler de révolution du livre?

Je crois qu’il n’y a pas de révolution, mais bien une évolution du secteur et du livre en général. Par exemple, la « lecture sociale » a déjà existé, à travers les salons littéraires. Elle prend seulement une autre forme aujourd’hui et fait passer plus radicalement le livre du statut d’objet au statut de lieu, comme espace d’échange et de rencontre. La révolution, c’est la redécouverte du travail de la chaine éditoriale (distributeurs, éditeurs, auteurs) et de notions (le lecteur, la lecture, le livre) dont tout le monde s’empare enfin, pas seulement les chercheurs.

Avec le livre numérique, on agrège finalement plusieurs éléments de notre époque (la communauté, les applications, les navigateurs) autour d’un élément (le livre). Cela dit, ce n’est pas parce qu’il existe des permanences dans l’histoire du livre que l’on doit s’interdire de considérer ce qui se joue aujourd’hui ou le dévaluer. Le changement vient peut-être de la double définition classique du livre, traditionnellement défini par son support (l’objet) et le discours produit à partir de ce support. Avec le livre enrichi, ces notions se redéfinissent. On se retrouve en effet avec un discours qui articule des objets multiples (textes, images, vidéos) et qui oblige auteurs et éditeurs à repenser leur travail et son ergonomie à partir d’une nouvelle surface : la tablette tactile.

En France, est-on en retard en matière d’e-book?

Oui, la France a un certain retard sur le livre numérique. Aux Etats-Unis, on n’explique plus aux américains ce que la lecture numérique peut leur apporter de plus. On est au-delà de ça.

Récemment, j’ai observé les publicités des e-books de la Fnac, le Fnacbook, et de Chapitre.com/ France Loisirs, l’Oyo, que j’ai trouvées bien révélatrices de la situation française : on en est encore à faire de la pédagogie avec des mises en scène ringardes.

Qu’est-ce qui explique ce retard?

Là où ça bloque, c’est clairement au niveau des éditeurs qu’on peut aussi comprendre : l’ouverture du marché leur fait craindre une désappropriation du secteur, ce qui les rend assez frileux. De plus, cela impose une réévaluation de leur travail, de nouvelles formations, ça peut faire peur. En promouvant l’auteur, et en offrant des services d’autopublication, les grands distributeurs (Amazon, Apple, Barnes & Noble, Google) cherchent à s’en passer. Il leur faut donc définir rapidement des stratégies pour fournir des contenus.

Cependant, il faut se méfier de cette « injonction économique » qui presse les éditeurs à faire leur mutation dans l’urgence. La maturation d’un livre nécessite sans doute un autre temps.

Le gros point noir reste le prix du livre numérique. On a certes abaissé la TVA du livre numérique à 5,5%, comme pour le livre papier, sauf qu’on ne prend pas en compte l’objet multimédia dans sa globalité. Les photos et vidéos disponibles sur le livre enrichi tombent-elles aussi sous le coup de la loi? Jusqu’à présent celle-ci ne concerne que les livres qui ont été numérisés.

Le problème, c’est que si on ne tient pas compte de cette globalité en proposant une TVA adaptée, les prix du livre enrichi ne vont pas baisser.

De nouveaux modèles économiques pourraient cependant être trouvés en prenant en compte le nouvel aspect du livre comme lieu. Les éditeurs seraient ainsi amenés à considérer le livre acheté comme un premier point de contact à faire fructifier économiquement sur plusieurs temps, en gérant une communauté de lecteurs, en lui proposant des ajouts payants.

Selon vous, l’arrivée des tablettes multimédias signe-t-elle la fin des liseuses dédiées?

Je ne crois pas non. Ce sont deux modèles différents qui vont là encore coexister. Par exemple, le FnacBook cible les femmes de 40 ans qui souhaitent une lecture approfondie. Avec des liseuses dédiées de ce type, on s’immerge dans la lecture sans avoir besoin d’être un technophile. De même, certains chercheurs sont déjà venus me demander si je ne connaissais pas un modèle spécial de liseuse dédiée uniquement aux documents en PDF.

On va vraiment vers une segmentation des usages. On aura d’un côté un e-reader dédié, par exemple pour les PDF, et de l’autre une liseuse multimédia. Chacun va correspondre à des usages et des lectures différentes. Je crois que cette distinction va s’harmoniser autour de la feuille numérique bon marché. Nous aurons plusieurs feuilles à notre disposition que nous utiliserons différemment pour segmenter nos usages et selon les lieux. La lecture se distinguera peut-être davantage entre les applications dédiées à un livre, aux possibilités limitées, et les navigateurs web, qui permettent une productivité plus importante

Vers quels types de lectures va-t-on?

Etant donné les possibilités offertes par le livre numérique, plusieurs types de lecture vont se radicaliser ou coexister.

L’une des critiques que j’entends souvent au sujet du livre enrichi c’est: « les images et la vidéo ca empêche le lecteur de lire ». Moi je crois qu’il faut penser la lecture en fonction de la cible et du public ! Lire Alice au pays des merveilles en version enrichie peut être une expérience stimulante qui donne l’envie de lire de manière plus approfondie aux enfants.

Mais, si vous mettez ce type d’ouvrage devant les yeux d’un universitaire, ça n’aura pas du tout le même effet! Il y a autant de lectures que de lecteurs et de lieux, de même qu’on ne lit pas de la même manière dans son lit que dans une salle d’attente…Ce n’est pas un hasard si Henry Miller, Barthes ou Proust ont parlé de la lecture aux toilettes : chaque lieu définit un type et un genre de lecture. Les supports se plieront à cette loi.

La lecture sociale peut traduire quant à elle une incapacité de plus en plus grande à lire seul. Certains ont besoin de lire dans le bruit et l’accompagnement du commentaire. Il n’y a pas de modèle type à privilégier. Il y a des publics à trouver.

On va ainsi parallèlement vers une coexistence de la lecture immersive/approfondie avec la lecture verticale ou le feuilletage. En ce sens, la nouvelle application Iphone du site Internet du Point est bien faite. On se déplace d’une page à l’autre en feuilletant et on déroule une page dès qu’on souhaite approfondir le sujet.

Pour l’un des jurés du Prix du livre numérique, « le livre reste tout de même un sacré tout terrain qui sera difficile d’abandonner », qu’en pensez-vous?

La mort du papier, on en parle beaucoup. Pour moi, c’est une position idéologique qui n’est pas tenable. Au lieu de parler en termes de confrontation ou d’anéantissement de l’un par l’autre, les éditeurs ont plutôt intérêt à se demander comment les faire coexister.

On rentre alors dans des notions de transmedia ou crossmedia. Je prends un exemple simple: dans le dernier jeu vidéo réalisé par Miyazaki « Ni No Kuni »on doit d’abord rechercher des indices dans un livre papier pour pouvoir accéder à la suite du jeu. C’est un concept qui imbrique deux niveaux et qui prouve bien que cela n’est pas impossible…

Que pensez-vous de l’initiative d’un prix du livre numérique ?

Je trouve ça assez cohérent : on définit le livre comme objet culturel et pas seulement par son support. L’idée d’un prix revient à considérer que le livre numérique enrichi, conçu pour les écrans, est un nouvel objet à part entière qui mérite sa propre reconnaissance. C’est une belle initiative qui donne aux lecteurs la possibilité de se réapproprier le livre dans toutes ses singularités.

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