Le « livre enrichi » : définitions, précisions, mises au point (pas encore très au point)

2010/11/28 § 2 Commentaires

Mardi soir (19-21h) a eu lieu le focus groupe organisé par Leezam et la Bibliothèque Pompidou. Des lecteurs expérimentés de livres numériques étaient amenés à discuter entre eux et à donner leur avis sur deux livres enrichis, créés par l’éditeur Leezam. Christophe Evans, sociologue, animait la rencontre et recueillait les impressions. SoBook y était !

Difficulté de l’exercice : penser à l’oral

Cette rencontre a surtout été l’occasion d’échanger des réflexions générales sur le livre, entre participants, si bien que je me demande ce que Leezam et la BPI ont bien pu y trouver, eux qui étaient surtout désireux de recueillir nos impressions sur deux objets créés par l’éditeur.

On devait être une dizaine : des consultants, des éditeurs, une personne du ministère de la culture, des bibliothécaires (Silvère, de Bibliobsession, était des nôtres ;), des étudiants (je vous laisse deviner où je me situais ;).

Je me suis rendu compte de la difficulté de l’exercice : donner une définition, à l’oral, du « livre enrichi ». En fait, de remarques en remarques, on en vient rapidement à excéder une définition « de base ». Le « livre enrichi » est devenu le « livre augmenté », « social », « multimédia ».

Je vois plusieurs causes à ces distorsions-digressions : d’une part, la nécessité de devoir produire quelque chose face à un auditoire spécialisé (j’ai la pression, je DOIS dire un truc intelligent); ensuite, les risques de l’échange à l’oral (tout le monde n’est pas Socrate pour réfléchir si vite, opérer des distinctions brillantes, etc.); enfin, le doute progressif compte tenu des réponses données (« Et si ce que je croyais sur le livre enrichi était finalement faux ? »), le renoncement à donner une définition et le listage (je sors tout ce qui me passe par la tête, voyant qu’on n’attend pas une rigueur absolue). L’exercice aura permis de passer, en fait, du statut « d’expert » à celui de simple lecteur (qui est le statut le plus enviable je trouve). Redevenons un peu « expert » maintenant. :)

Le livre enrichi…

  • « Est-ce un livre ? »

D’abord, cette notion, le « livre enrichi ». Evidemment, on s’est un peu écharpés sympathiquement sur la définition du « livre ». Est- ce qu’on affaire à des livres ? La plupart du temps, les définitions proposées témoignent de postures idéologiques et de prises de positions personnelles. Ce serait comme dire, en regardant une chaise : « Je pense que ce n’est pas une chaise ». On n’a pas d’avis à avoir là-dessus : il n’y a qu’à constater. Ainsi, la définition des codicologues est claire. C’est celle du codex, du livre papier : ensemble de feuilles cousues ensemble. Dans le cas de « livre numérique », il n’y aurait donc qu’un abus du langage.

  • Le texte numérique

Il faudrait peut-être davantage parler de « texte numérique ». Le livre est défini par un support : c’est un objet qui a une origine, une histoire, identifiable visuellement. Par exemple, « La République » de Platon, inscrite sur une tablette de cire, n’est pas un livre : ce n’est qu’un constat, il n’y a aucun jugement moral ou de valeur à faire intervenir. Par contre, « La République » de Platon, dans l’édition de Garnier-Flammarion, ou n’importe quelle édition contemporaine, est un livre : le texte est inscrit sur des feuilles reliées entre elles. Seulement, l’objet « livre » (comme il y a un objet chaise, un objet verre, un objet sac) a été supplanté par sa valeur et sa symbolique (éducation, culture, etc.). Revenir à sa forme peut être utile.

  • La forme produit du sens

On rencontre cependant ici d’autres problèmes…La forme produit du sens, on le sait. Ce n’est pas un hasard si les applications Ipad/Iphone s’organisent différemment : l’ergonomie doit être repensée. C’est la même chose pour le livre : produire un livre papier et un livre numérique n’induit pas les mêmes réseaux, les mêmes schémas de pensée.

C’est, à mon avis, ce qui explique que l’on parle aujourd’hui de « livre numérique » : on ne désigne pas une forme qui aurait survécu, mais une façon de concevoir et de penser propre au livre. Certes, le livre, en amont, est un produit numérique, où interviennent des graphistes, des concepteurs, où l’auteur lui-même peut utiliser tel logiciel pour écrire son bouquin (ou écrire conjointement, sur une feuille papier et une feuille numérique).

Mais, même si l’interface du logiciel peut le pousser à construire d’une certaine façon son texte, l’influencer, ce texte passe par une chaîne (l’éditeur, le graphiste, etc.) qui pense à partir d’un but : le livre final, le livre papier. C’est cette survivance dont on parle aujourd’hui, quand on évoque le « livre numérique ». Le « livre enrichi » amorce une façon de faire qui pense non plus en vue d’une réalisation papier, mais directement numérique.

  • Commodité du langage

La question, je crois, n’est donc pas de savoir si on a affaire à un objet-matériel-livre (la réponse est visuellement non) mais si l’on doit continuer à parler de livre, à utiliser cet abus du langage. Pour ma part, je crois que ce n’est qu’une commodité du langage (on ne peut pas parler en faisant toujours attention aux mots utilisés. D’ailleurs, on dit bien « écrire un papier » pour un journal, même si on écrit directement depuis « Word »).

On peut, évidemment, préférer l’appellation « texte » voire, pour être plus précis, de « livrel » (c’est en fait la liseuse, le eReader devenu aussi le contenu par métonymie) mais je doute que ces mots se répandent dans le public. Ils sont bons pour les colloques et les revues.

  • Distinctions

Partons donc de ces termes : « texte numérique enrichi », après avoir évacué (au moins pour ce billet), l’objet livre, défini par son support. Là, d’autres problèmes surgissent.

« Enrichir », c’est postuler qu’il existe un texte « de base » auquel on a ajouté quelque chose. On a donc plusieurs temps, plusieurs étapes : le texte, PUIS l’enrichissement. Mais alors, qu’en est-il des textes créées conjointement avec leur enrichissement ? Difficile de savoir du texte ou de l’enrichissement, lequel a été créé en premier, lequel a influencé l’autre, lequel est né de l’autre, etc. Pour écarter ces difficultés, il faut à mon sens d’abord introduire une valeur temporelle.

Je parlerai donc de « livres enrichis » dans le cas de « livre » (en fait texte) d’abord conçu, auquel on a rajouté « quelque chose » (je chercherai sa définition plus tard) par la suite. C’est bien le sens de l’enrichissement et c’est, en gros, ce qu’il est possible de faire avec le format ePub.

  • « Enrichir »

« Enrichir » porte un autre sens : celui de l’accroissement de la valeur d’un objet. On l’enrichit, c’est-à-dire qu’il gagne en valeur. Tout dépend, évidemment, de quel point de vue on se place. Par exemple, un homme qui s’enrichit économiquement, pourra être perçu différemment, selon la catégorie sociale où on se trouve. De la même façon, ici l’enrichissement sera évalué différemment, selon le point de vue qu’on envisage.

C’est ce qui explique les positions totalement contradictoires lorsqu’on présente un livre enrichi : pour les uns (disons les puristes), il s’agit de gadgets, pour les autres (disons les technophiles) de belles innovations, pour les parents des moyens de faire lire leurs enfants, etc.

Il faut en fait se positionner différemment et envisager la cible visée. Ce serait comme si un poète considérait qu’un livre de cuisine n’avait aucune valeur, sous prétexte qu’il ne serait pas poétique…C’est totalement stupide. La qualité de l’objet dépend de son niveau de qualité dans son secteur.

  • Livre enrichi déterminé par la proportion de texte ?

En fait, de distinctions en distinctions, ce que je constate, c’est que la notion maladroite de « livre électronique » vise à définir un périmètre des genres. Or, si l’on suit cette logique, pour parler de « texte numérique » il faut déterminer, d’une part, quelle proportion de texte est nécessaire pour parler davantage de « texte numérique enrichi » que d' »oeuvre multimédia avec du texte » par exemple, et d’autre part, l’importance donnée à chaque enrichissement (vidéo, son, etc.).

Considérer qu’Alice au pays des merveilles ou Dracula sont plus des oeuvres interactives, ou des DVD, que des livres, repose sur quoi ? Le texte est totalement présent. Si l’on se place du côté d’une définition à partir du support (ce en vue de quoi le texte est conçu), c’est-à-dire « l’esprit » du livre né de contraintes matérielles, il y a un problème évident : Carroll a conçu son texte en pensant à l’objet-livre. Son texte, adapté à l’iPad, a été pensé pour un support différent. Impossible de trancher sur l’appellation « livre ».

  • La lecture

En fait, ce qui est en jeu derrière ces appellations, et ce qu’elles relèvent, c’est la possibilité de lire. On considère que ces éléments parasitent la lecture, la gênent, l’empêchent. Mais là encore, de quelle lecture parle-t-on ? Certes la lecture immersive est probablement gênée. Mais elle n’est pas indiquée pour tous les publics, tous les genres, tous les usages.

  • Plusieurs facteurs

Une méthode de définition qui définirait le « livre » à partir de critères quantitatifs reviendrait donc à considérer que telle oeuvre est un « texte numérique enrichi » à partir du moment où elle aurait telle proportion de texte (disons 70 %). Or dans ces cas-là, un texte enrichi, destiné à faire apprendre à des enfants la lecture, ne serait pas considéré comme tel, alors que la présence quantitative du texte (limitée) est fonction du niveau d’apprentissage des enfants.

C’est ici l’intention et le but qui priment, sur la quantité. On le voit bien : la qualification de « texte numérique » dépend de plusieurs facteurs où se mêlent des notions mercantiles (le ciblage), référentielles (la personne à qui on s’adresse), créatives/temporelles (le moment où le texte a été produit, l’influence des vidéos/sons sur le processus de création, etc.), formelles.

  • Débrousaillage

Ce que j’ai essayé de faire en montrant ce que révélaient les sanctions de type « ceci n’est pas un livre », c’est qu’il y avait derrière d’autres notions (la lecture, par exemple) et des présupposés qui mêlent le livre comme support et comme esprit.

Je me résume : si le livre est défini par un support, aucune définition ne tient : tout ce qu’on lit sur un support autre que le livre-papier, ne sont pas des livres. C’est un constat. Il faut donc davantage parler de « texte » et partir, pour le définir, du ciblage, de la valeur donnée à chaque élément qui le complète. C’est ce qui fait la différence entre un « texte enrichi » et un « objet multimédia avec du texte ».

Si le livre est défini par son esprit (la façon dont on conçoit un ouvrage à partir de son support), il y a une chose à prendre en compte : la valeur temporelle (le texte PUIS les ajouts, le texte ET les ajouts dans une conception simultanée, etc.). Et, à vrai dire, tout le monde définit sans le savoir le « livre numérique » à partir de son esprit et des représentations qu’il en a, et non pas de sa matérialité…Car personne dirait d’un livre-papier exclusivement constitué de photos qu’il ne s’agit pas d’un livre. On confond donc le livre et le texte, dans le cas du livre numérique : le texte serait le témoin du livre, de sa survivance, de son esprit.

Je termine donc avec cette équation pour proposer une définition du « livre enrichi ».

  • « Livres enrichis », « livres enrichis numérisés », « livres enrichis numérisés-activés »

Première difficulté : il existe des « textes enrichis » en version papier. Ce sont par exemple les livres de cuisine, « enrichis » en photos. Temporellement, on peut considérer que le texte a d’abord été produit et que des photos ont été ajoutées (fonction illustrative). On retrouve les caractères donnés précédemment. Il faut donc en ajouter deux : « livre enrichi numérisé » et « livre enrichi numérique ».

Les deux appellations correspondent en fait à deux états temporels différents. Le premier, c’est le livre enrichi papier, qui a été numérisé. Le deuxième à un « livre enrichi numérique », c’est-à-dire pensé pour le numérique, avec ce que ça implique : interactivité, agrandissement, etc.

Une troisième catégorie pourrait être ajoutée ici : le livre enrichi numérisé dont on a activité les fonctions, pour le numérique. Par exemple, il s’agit d’un livre de cuisine, d’abord pensé pour le papier, numérisé, exporté vers une tablette, et qu’on adapte, compte tenu du nouveau support sur lequel on se trouve. Il y a ici activation de fonctions inertes sur le papier : on pourra alors cliquer sur une adresse web et être dirigé vers le site en question.

En résumé, le « livre enrichi » correspond pour moi à plusieurs choses très complexes : le texte pensé à partir d’un support-livre, qui en détermine l’esprit; le texte pensé à partir d’un support-tablette, qui en détermine à son tour l’esprit. Dans tous les cas, ce qui détermine l’appellation « livre enrichi » n’est pas une certaine présence de texte en soi, mais bien la présence qu’on a voulu lui donner, compte tenu d’un but (un esprit) cherché et d’étapes de création aux temps variés.

  • Livre augmenté, multimédia, social

La différence, avec le livre « augmenté » ? Elle tient, à mon sens, à la valeur « morale » qu’on donne au « livre enrichi » (le deuxième sens d’enrichi). Ici, « augmenté » n’a qu’une valeur matérielle : on a ajouté quelque chose. « Enrichi » est plus intéressant et révèle des tas de postures, tout comme « livre à valeur ajoutée ». Les étapes d’enrichissement du texte (la temporalité, encore une fois) sont identifiables (on parlera sans doute de v1, v2 du livre bientôt :).

Le « livre social » recouvre une temporalité bien plus diluée. Ce sont des fonctions sociales qui permettent, par exemple, d’annoter un livre, de souligner des passages, et de les partager. De plus en plus, ces annotations/commentaires influent sur la marche du livre : d’abord sur sa réception, ensuite dans les modifications que les auteurs apportent à un texte « de base ». Ici, il faudrait distinguer les auteurs qui prennent en compte ces commentaires et les autres…Dans le cas d’un poème par exemple, c’est beaucoup plus problématique : chaque mot recouvre une réalité, a une matière propre. Le déplacer, c’est modifier l’organisation même et l’esprit du texte. Par contre, dans le cas d’un essai, c’est le message qui prime sur la matière sonore, vivante du mot…On comprend donc que les modifications soient possibles. Certes, les essayistes l’ont toujours fait, de rééditions en rééditions. Là, ce qui change, c’est encore une fois la temporalité, l’actualisation en temps réel et la difficulté à repérer des étapes de changements.

  • Typologie des livres enrichis

Genres

Une typologie des livres enrichis pourrait donc être faite à partir des étapes de création, des objets insérés que permettent actuellement les formats et des cibles.

Le « livre enrichi de base » (le texte puis les objets), c’est par exemple ce que fait le studio Walrus, à partir du format ePub ou d’application à la conception simple; le « livre enrichi social », c’est ce que permettent les applications (type Kobo) et les navigateurs (le texte et des fonctions à la périphérie, qui influe a posteriori sur la marche du texte); le « livre enrichi multimedia », c’est du HTML5 ou du Flash, soit adapté comme un livre au cinéma (on a un nouveau genre ici, un nouvel objet), d’un livre ancien (Alice, Dracula) ou contemporain, soit créé conjointement (il y a simultanéité des actions, l’auteur travaille avec des équipes de développeurs/graphistes).

Ouverture/Fermeture

Ces ajouts impliquent une clôture différente du texte, ouvert dans le cas du livre enrichi socialement, plus fermé dans le cas d’objets multimédias marqués par un geste éditorial identifié temporellement, à la date de sortie de l’application.

On a donc, dans un cas, des ajouts internes, proches de la définition classique du livre (où se mesure sa clôture) et, dans l’autre, des ajouts externes, qui ouvrent le livre et modifie le temps de son actualisation. Mais là encore, des livres hybrides peuvent être produits (ajouts internes : vidéos, sons, photos, etc.; ajouts externes : ouverture aux commentaires des utilisateurs).

  • Finitude et économétrie du livre

Dans tous les cas, la finitude du livre est essentiel pour circonscrire son nouvel espace, qu’elle soit grande ou limitée. Une économétrie du livre (nombre de pages, statistiques de lecture, durée, sommaire, etc.) est donc indispensable pour permettre au lecteur de construire une géographie du livre.

Ce n’est qu’à cette condition qu’il peut commencer à lire, une fois qu’il a mesuré les efforts nécessaires à la lecture et qu’il consent à faire pour lire. Car pour exercer cette activité, nous avons besoin d’une valeur temporelle fixe ou adaptée à un lieu fixe, auquel cas nous pourrions manquez un rendez-vous ou être frustré (il restait un paragraphe quand je suis descendu du métro, etc.).

Les livres enrichis de Leezam

Les livres enrichis de Leezam se situent, pour l’un (« Journal d’un caprice ») dans le « livre enrichi multimedia », créé simultanément (l’auteur a évidemment travaillé avec les graphistes, pour soigner ses ratures, les mots ajoutés à la main); pour l’autre (« Les débuts fastueux de Chopin à Paris »), il s’agit d’un « livre enrichi de base ».

Ces deux textes enrichis correspondent à deux genres, cibles et lecture différents : genre romanesque pour le premier (cible : ado, jeune trentenaire; lecture : ludique) , essai pour l’autre (lecture : immersive).

Ces critères pour dresser une typologie me semblent plus fiables d’une part parce qu’ils sont plus nombreux, ensuite parce qu’ils considèrent chaque objet selon une cible, de manière à évacuer les positions idéologiques, en reconnaissant la singularité de chaque objet, comparé dans la catégorie qui est la sienne.

Les arguments suivants, souvent avancés : « Ce n’est pas un livre, il n’y a pas assez de texte » ou « La distraction est trop importante pour lire » sont donc totalement stupides si l’on n’identifie pas la cible auxquels les textes numériques s’adressent.

  • « Journal d’un caprice »
  • « Les Débuts fastueux de Chopin à Paris »

Advertisements

§ 2 réponses à Le « livre enrichi » : définitions, précisions, mises au point (pas encore très au point)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Qu’est-ce que ceci ?

Vous lisez actuellement Le « livre enrichi » : définitions, précisions, mises au point (pas encore très au point) à SoBookOnline.

Méta

%d blogueurs aiment cette page :