Le « livre enrichi » : définitions, précisions, mises au point (pas encore très au point)

2010/11/28 § 2 Commentaires

Mardi soir (19-21h) a eu lieu le focus groupe organisé par Leezam et la Bibliothèque Pompidou. Des lecteurs expérimentés de livres numériques étaient amenés à discuter entre eux et à donner leur avis sur deux livres enrichis, créés par l’éditeur Leezam. Christophe Evans, sociologue, animait la rencontre et recueillait les impressions. SoBook y était !

Difficulté de l’exercice : penser à l’oral

Cette rencontre a surtout été l’occasion d’échanger des réflexions générales sur le livre, entre participants, si bien que je me demande ce que Leezam et la BPI ont bien pu y trouver, eux qui étaient surtout désireux de recueillir nos impressions sur deux objets créés par l’éditeur.

On devait être une dizaine : des consultants, des éditeurs, une personne du ministère de la culture, des bibliothécaires (Silvère, de Bibliobsession, était des nôtres ;), des étudiants (je vous laisse deviner où je me situais ;).

Je me suis rendu compte de la difficulté de l’exercice : donner une définition, à l’oral, du « livre enrichi ». En fait, de remarques en remarques, on en vient rapidement à excéder une définition « de base ». Le « livre enrichi » est devenu le « livre augmenté », « social », « multimédia ».

Je vois plusieurs causes à ces distorsions-digressions : d’une part, la nécessité de devoir produire quelque chose face à un auditoire spécialisé (j’ai la pression, je DOIS dire un truc intelligent); ensuite, les risques de l’échange à l’oral (tout le monde n’est pas Socrate pour réfléchir si vite, opérer des distinctions brillantes, etc.); enfin, le doute progressif compte tenu des réponses données (« Et si ce que je croyais sur le livre enrichi était finalement faux ? »), le renoncement à donner une définition et le listage (je sors tout ce qui me passe par la tête, voyant qu’on n’attend pas une rigueur absolue). L’exercice aura permis de passer, en fait, du statut « d’expert » à celui de simple lecteur (qui est le statut le plus enviable je trouve). Redevenons un peu « expert » maintenant. :)

Le livre enrichi…

  • « Est-ce un livre ? »

D’abord, cette notion, le « livre enrichi ». Evidemment, on s’est un peu écharpés sympathiquement sur la définition du « livre ». Est- ce qu’on affaire à des livres ? La plupart du temps, les définitions proposées témoignent de postures idéologiques et de prises de positions personnelles. Ce serait comme dire, en regardant une chaise : « Je pense que ce n’est pas une chaise ». On n’a pas d’avis à avoir là-dessus : il n’y a qu’à constater. Ainsi, la définition des codicologues est claire. C’est celle du codex, du livre papier : ensemble de feuilles cousues ensemble. Dans le cas de « livre numérique », il n’y aurait donc qu’un abus du langage.

  • Le texte numérique

Il faudrait peut-être davantage parler de « texte numérique ». Le livre est défini par un support : c’est un objet qui a une origine, une histoire, identifiable visuellement. Par exemple, « La République » de Platon, inscrite sur une tablette de cire, n’est pas un livre : ce n’est qu’un constat, il n’y a aucun jugement moral ou de valeur à faire intervenir. Par contre, « La République » de Platon, dans l’édition de Garnier-Flammarion, ou n’importe quelle édition contemporaine, est un livre : le texte est inscrit sur des feuilles reliées entre elles. Seulement, l’objet « livre » (comme il y a un objet chaise, un objet verre, un objet sac) a été supplanté par sa valeur et sa symbolique (éducation, culture, etc.). Revenir à sa forme peut être utile.

  • La forme produit du sens

On rencontre cependant ici d’autres problèmes…La forme produit du sens, on le sait. Ce n’est pas un hasard si les applications Ipad/Iphone s’organisent différemment : l’ergonomie doit être repensée. C’est la même chose pour le livre : produire un livre papier et un livre numérique n’induit pas les mêmes réseaux, les mêmes schémas de pensée.

C’est, à mon avis, ce qui explique que l’on parle aujourd’hui de « livre numérique » : on ne désigne pas une forme qui aurait survécu, mais une façon de concevoir et de penser propre au livre. Certes, le livre, en amont, est un produit numérique, où interviennent des graphistes, des concepteurs, où l’auteur lui-même peut utiliser tel logiciel pour écrire son bouquin (ou écrire conjointement, sur une feuille papier et une feuille numérique).

Mais, même si l’interface du logiciel peut le pousser à construire d’une certaine façon son texte, l’influencer, ce texte passe par une chaîne (l’éditeur, le graphiste, etc.) qui pense à partir d’un but : le livre final, le livre papier. C’est cette survivance dont on parle aujourd’hui, quand on évoque le « livre numérique ». Le « livre enrichi » amorce une façon de faire qui pense non plus en vue d’une réalisation papier, mais directement numérique.

  • Commodité du langage

La question, je crois, n’est donc pas de savoir si on a affaire à un objet-matériel-livre (la réponse est visuellement non) mais si l’on doit continuer à parler de livre, à utiliser cet abus du langage. Pour ma part, je crois que ce n’est qu’une commodité du langage (on ne peut pas parler en faisant toujours attention aux mots utilisés. D’ailleurs, on dit bien « écrire un papier » pour un journal, même si on écrit directement depuis « Word »).

On peut, évidemment, préférer l’appellation « texte » voire, pour être plus précis, de « livrel » (c’est en fait la liseuse, le eReader devenu aussi le contenu par métonymie) mais je doute que ces mots se répandent dans le public. Ils sont bons pour les colloques et les revues.

  • Distinctions

Partons donc de ces termes : « texte numérique enrichi », après avoir évacué (au moins pour ce billet), l’objet livre, défini par son support. Là, d’autres problèmes surgissent.

« Enrichir », c’est postuler qu’il existe un texte « de base » auquel on a ajouté quelque chose. On a donc plusieurs temps, plusieurs étapes : le texte, PUIS l’enrichissement. Mais alors, qu’en est-il des textes créées conjointement avec leur enrichissement ? Difficile de savoir du texte ou de l’enrichissement, lequel a été créé en premier, lequel a influencé l’autre, lequel est né de l’autre, etc. Pour écarter ces difficultés, il faut à mon sens d’abord introduire une valeur temporelle.

Je parlerai donc de « livres enrichis » dans le cas de « livre » (en fait texte) d’abord conçu, auquel on a rajouté « quelque chose » (je chercherai sa définition plus tard) par la suite. C’est bien le sens de l’enrichissement et c’est, en gros, ce qu’il est possible de faire avec le format ePub.

  • « Enrichir »

« Enrichir » porte un autre sens : celui de l’accroissement de la valeur d’un objet. On l’enrichit, c’est-à-dire qu’il gagne en valeur. Tout dépend, évidemment, de quel point de vue on se place. Par exemple, un homme qui s’enrichit économiquement, pourra être perçu différemment, selon la catégorie sociale où on se trouve. De la même façon, ici l’enrichissement sera évalué différemment, selon le point de vue qu’on envisage.

C’est ce qui explique les positions totalement contradictoires lorsqu’on présente un livre enrichi : pour les uns (disons les puristes), il s’agit de gadgets, pour les autres (disons les technophiles) de belles innovations, pour les parents des moyens de faire lire leurs enfants, etc.

Il faut en fait se positionner différemment et envisager la cible visée. Ce serait comme si un poète considérait qu’un livre de cuisine n’avait aucune valeur, sous prétexte qu’il ne serait pas poétique…C’est totalement stupide. La qualité de l’objet dépend de son niveau de qualité dans son secteur.

  • Livre enrichi déterminé par la proportion de texte ?

En fait, de distinctions en distinctions, ce que je constate, c’est que la notion maladroite de « livre électronique » vise à définir un périmètre des genres. Or, si l’on suit cette logique, pour parler de « texte numérique » il faut déterminer, d’une part, quelle proportion de texte est nécessaire pour parler davantage de « texte numérique enrichi » que d' »oeuvre multimédia avec du texte » par exemple, et d’autre part, l’importance donnée à chaque enrichissement (vidéo, son, etc.).

Considérer qu’Alice au pays des merveilles ou Dracula sont plus des oeuvres interactives, ou des DVD, que des livres, repose sur quoi ? Le texte est totalement présent. Si l’on se place du côté d’une définition à partir du support (ce en vue de quoi le texte est conçu), c’est-à-dire « l’esprit » du livre né de contraintes matérielles, il y a un problème évident : Carroll a conçu son texte en pensant à l’objet-livre. Son texte, adapté à l’iPad, a été pensé pour un support différent. Impossible de trancher sur l’appellation « livre ».

  • La lecture

En fait, ce qui est en jeu derrière ces appellations, et ce qu’elles relèvent, c’est la possibilité de lire. On considère que ces éléments parasitent la lecture, la gênent, l’empêchent. Mais là encore, de quelle lecture parle-t-on ? Certes la lecture immersive est probablement gênée. Mais elle n’est pas indiquée pour tous les publics, tous les genres, tous les usages.

  • Plusieurs facteurs

Une méthode de définition qui définirait le « livre » à partir de critères quantitatifs reviendrait donc à considérer que telle oeuvre est un « texte numérique enrichi » à partir du moment où elle aurait telle proportion de texte (disons 70 %). Or dans ces cas-là, un texte enrichi, destiné à faire apprendre à des enfants la lecture, ne serait pas considéré comme tel, alors que la présence quantitative du texte (limitée) est fonction du niveau d’apprentissage des enfants.

C’est ici l’intention et le but qui priment, sur la quantité. On le voit bien : la qualification de « texte numérique » dépend de plusieurs facteurs où se mêlent des notions mercantiles (le ciblage), référentielles (la personne à qui on s’adresse), créatives/temporelles (le moment où le texte a été produit, l’influence des vidéos/sons sur le processus de création, etc.), formelles.

  • Débrousaillage

Ce que j’ai essayé de faire en montrant ce que révélaient les sanctions de type « ceci n’est pas un livre », c’est qu’il y avait derrière d’autres notions (la lecture, par exemple) et des présupposés qui mêlent le livre comme support et comme esprit.

Je me résume : si le livre est défini par un support, aucune définition ne tient : tout ce qu’on lit sur un support autre que le livre-papier, ne sont pas des livres. C’est un constat. Il faut donc davantage parler de « texte » et partir, pour le définir, du ciblage, de la valeur donnée à chaque élément qui le complète. C’est ce qui fait la différence entre un « texte enrichi » et un « objet multimédia avec du texte ».

Si le livre est défini par son esprit (la façon dont on conçoit un ouvrage à partir de son support), il y a une chose à prendre en compte : la valeur temporelle (le texte PUIS les ajouts, le texte ET les ajouts dans une conception simultanée, etc.). Et, à vrai dire, tout le monde définit sans le savoir le « livre numérique » à partir de son esprit et des représentations qu’il en a, et non pas de sa matérialité…Car personne dirait d’un livre-papier exclusivement constitué de photos qu’il ne s’agit pas d’un livre. On confond donc le livre et le texte, dans le cas du livre numérique : le texte serait le témoin du livre, de sa survivance, de son esprit.

Je termine donc avec cette équation pour proposer une définition du « livre enrichi ».

  • « Livres enrichis », « livres enrichis numérisés », « livres enrichis numérisés-activés »

Première difficulté : il existe des « textes enrichis » en version papier. Ce sont par exemple les livres de cuisine, « enrichis » en photos. Temporellement, on peut considérer que le texte a d’abord été produit et que des photos ont été ajoutées (fonction illustrative). On retrouve les caractères donnés précédemment. Il faut donc en ajouter deux : « livre enrichi numérisé » et « livre enrichi numérique ».

Les deux appellations correspondent en fait à deux états temporels différents. Le premier, c’est le livre enrichi papier, qui a été numérisé. Le deuxième à un « livre enrichi numérique », c’est-à-dire pensé pour le numérique, avec ce que ça implique : interactivité, agrandissement, etc.

Une troisième catégorie pourrait être ajoutée ici : le livre enrichi numérisé dont on a activité les fonctions, pour le numérique. Par exemple, il s’agit d’un livre de cuisine, d’abord pensé pour le papier, numérisé, exporté vers une tablette, et qu’on adapte, compte tenu du nouveau support sur lequel on se trouve. Il y a ici activation de fonctions inertes sur le papier : on pourra alors cliquer sur une adresse web et être dirigé vers le site en question.

En résumé, le « livre enrichi » correspond pour moi à plusieurs choses très complexes : le texte pensé à partir d’un support-livre, qui en détermine l’esprit; le texte pensé à partir d’un support-tablette, qui en détermine à son tour l’esprit. Dans tous les cas, ce qui détermine l’appellation « livre enrichi » n’est pas une certaine présence de texte en soi, mais bien la présence qu’on a voulu lui donner, compte tenu d’un but (un esprit) cherché et d’étapes de création aux temps variés.

  • Livre augmenté, multimédia, social

La différence, avec le livre « augmenté » ? Elle tient, à mon sens, à la valeur « morale » qu’on donne au « livre enrichi » (le deuxième sens d’enrichi). Ici, « augmenté » n’a qu’une valeur matérielle : on a ajouté quelque chose. « Enrichi » est plus intéressant et révèle des tas de postures, tout comme « livre à valeur ajoutée ». Les étapes d’enrichissement du texte (la temporalité, encore une fois) sont identifiables (on parlera sans doute de v1, v2 du livre bientôt :).

Le « livre social » recouvre une temporalité bien plus diluée. Ce sont des fonctions sociales qui permettent, par exemple, d’annoter un livre, de souligner des passages, et de les partager. De plus en plus, ces annotations/commentaires influent sur la marche du livre : d’abord sur sa réception, ensuite dans les modifications que les auteurs apportent à un texte « de base ». Ici, il faudrait distinguer les auteurs qui prennent en compte ces commentaires et les autres…Dans le cas d’un poème par exemple, c’est beaucoup plus problématique : chaque mot recouvre une réalité, a une matière propre. Le déplacer, c’est modifier l’organisation même et l’esprit du texte. Par contre, dans le cas d’un essai, c’est le message qui prime sur la matière sonore, vivante du mot…On comprend donc que les modifications soient possibles. Certes, les essayistes l’ont toujours fait, de rééditions en rééditions. Là, ce qui change, c’est encore une fois la temporalité, l’actualisation en temps réel et la difficulté à repérer des étapes de changements.

  • Typologie des livres enrichis

Genres

Une typologie des livres enrichis pourrait donc être faite à partir des étapes de création, des objets insérés que permettent actuellement les formats et des cibles.

Le « livre enrichi de base » (le texte puis les objets), c’est par exemple ce que fait le studio Walrus, à partir du format ePub ou d’application à la conception simple; le « livre enrichi social », c’est ce que permettent les applications (type Kobo) et les navigateurs (le texte et des fonctions à la périphérie, qui influe a posteriori sur la marche du texte); le « livre enrichi multimedia », c’est du HTML5 ou du Flash, soit adapté comme un livre au cinéma (on a un nouveau genre ici, un nouvel objet), d’un livre ancien (Alice, Dracula) ou contemporain, soit créé conjointement (il y a simultanéité des actions, l’auteur travaille avec des équipes de développeurs/graphistes).

Ouverture/Fermeture

Ces ajouts impliquent une clôture différente du texte, ouvert dans le cas du livre enrichi socialement, plus fermé dans le cas d’objets multimédias marqués par un geste éditorial identifié temporellement, à la date de sortie de l’application.

On a donc, dans un cas, des ajouts internes, proches de la définition classique du livre (où se mesure sa clôture) et, dans l’autre, des ajouts externes, qui ouvrent le livre et modifie le temps de son actualisation. Mais là encore, des livres hybrides peuvent être produits (ajouts internes : vidéos, sons, photos, etc.; ajouts externes : ouverture aux commentaires des utilisateurs).

  • Finitude et économétrie du livre

Dans tous les cas, la finitude du livre est essentiel pour circonscrire son nouvel espace, qu’elle soit grande ou limitée. Une économétrie du livre (nombre de pages, statistiques de lecture, durée, sommaire, etc.) est donc indispensable pour permettre au lecteur de construire une géographie du livre.

Ce n’est qu’à cette condition qu’il peut commencer à lire, une fois qu’il a mesuré les efforts nécessaires à la lecture et qu’il consent à faire pour lire. Car pour exercer cette activité, nous avons besoin d’une valeur temporelle fixe ou adaptée à un lieu fixe, auquel cas nous pourrions manquez un rendez-vous ou être frustré (il restait un paragraphe quand je suis descendu du métro, etc.).

Les livres enrichis de Leezam

Les livres enrichis de Leezam se situent, pour l’un (« Journal d’un caprice ») dans le « livre enrichi multimedia », créé simultanément (l’auteur a évidemment travaillé avec les graphistes, pour soigner ses ratures, les mots ajoutés à la main); pour l’autre (« Les débuts fastueux de Chopin à Paris »), il s’agit d’un « livre enrichi de base ».

Ces deux textes enrichis correspondent à deux genres, cibles et lecture différents : genre romanesque pour le premier (cible : ado, jeune trentenaire; lecture : ludique) , essai pour l’autre (lecture : immersive).

Ces critères pour dresser une typologie me semblent plus fiables d’une part parce qu’ils sont plus nombreux, ensuite parce qu’ils considèrent chaque objet selon une cible, de manière à évacuer les positions idéologiques, en reconnaissant la singularité de chaque objet, comparé dans la catégorie qui est la sienne.

Les arguments suivants, souvent avancés : « Ce n’est pas un livre, il n’y a pas assez de texte » ou « La distraction est trop importante pour lire » sont donc totalement stupides si l’on n’identifie pas la cible auxquels les textes numériques s’adressent.

  • « Journal d’un caprice »
  • « Les Débuts fastueux de Chopin à Paris »

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L’écriture numérique, une écriture divinatoire ?

2010/11/28 § 1 commentaire

L’une des interventions (22 novembre) du séminaire de la BnF sur « Les Métamorphoses du livre » a porté sur l’écriture numérique comme pratique divinatoire.

La divination

Emmanuel Souchier, Professeur de sémiologie à Paris IV Sorbonne (Celsa), l’a comparée à la divination, qui consistait, pour un devin, à lire dans le monde invisible pour proposer une lecture compréhensible par les profanes.

Lire dans le grand brouillard du web

Aujourd’hui, les designers de l’information proposent la même chose : lire dans le web infini pour l’ordonner, le circonscrire. Car derrière nos cartographies, une pensée est à l’oeuvre, une façon de voir le monde : elles ne sont pas construites sans intervention.

Il faut donc appeler à la vigilance : les cartographes nous proposent et nous imposent du monde une vision qui ne se présente pas comme une interprétation de ce monde, mais comme sa traduction la plus immédiate.

Le rôle des artistes et de l’éducation artistique

A mon sens, nos designers de l’information nous permettent également d’apprivoiser une expansion de l’information dont nous ne mesurons pas encore très bien les conséquences.

Le design industriel, informatif, bref, les artistes, proposent des projets de représentation des systèmes complexes qui permettent de définir le concept de « géographiques numériques« , cet « ensemble des représentations du monde élaborées au fil de l’expérience des enfants à la fois dans le monde réel et « dans » les mondes virtuels ».

Eduquer nos enfants, développer des programmes artistiques autour de l’information et des objets, est donc une nécessité pour permettre de distinguer nos expériences dans le monde dit réel et les mondes virtuels, les harmoniser et parvenir à les domestiquer.

Promouvoir le livre papier avec le jeu vidéo

2010/11/27 § 6 Commentaires

Vu sur youtube (merci au Faucon, geek japonais ;-) une étonnante idée : pour pouvoir avancer dans son jeu, le joueur est amené à consulter des indices dans un livre.

C’est du cross-média : il y a simultanéité des actions à partir de supports médiatiques différents.

Le jeu s’appelle « Ni No Kuni » et a été réalisé…par Miyazaki (« Le Voyage de Chihiro », « Princesse Mononoké », « Totoro »)

Quelques remarques :

  • C’est ici le rêve d’une parole performative qui est réalisée :  des signes, d’abords inscrits sur la page d’un livre, puis dans un jeu vidéo, produisent des actions. La parole-signe a donc une action mesurable.
  • Si la feuille communicante n’est pas encore arrivée dans le grand public, le jeu communicant via plusieurs supports semble mature. C’est le même principe : passage d’une information d’un support à un autre par l’intermédiaire d’une action humaine. On parle alors de cross-média.
  • La communication a ici une valeur éducative (le rapport mère-fille), ce qui explique que le jeu, contrairement à la promesse de nomadité de la Nintendo DS, ne se pratique pas vraiment à l’extérieur (il neige, d’ailleurs, dans la vidéo). On doit ainsi pouvoir transporter un livre avec soi, en plus de la console.

Comment cacher des livres dans une bibliothèque ?

2010/11/25 § 2 Commentaires

L’un des plus grands bonheurs de l’étudiant n’est pas de brûler les livres qu’il est obligé de lire, mais de les cacher.

Pourquoi cache-t-on un livre dans une bibliothèque ?

Il cache :

  • Un livre qu’il veut pouvoir retrouver le lendemain
  • Un livre qu’il veut pouvoir emprunter plus tard (sa carte est pleine : l’emprunt n’est plus possible ou le service de prêt est indisponible)
  • Un livre dont il veut restreindre l’accès de manière à priver les lecteurs d’une source d’informations
  • Un livre qu’il adore lire en bibliothèque mais dont il a honte

Méthodes

Plusieurs méthodes, issues de diverses stratégies, pensées, compromis et négociation, sont employées :

  • Cacher un livre derrière un autre
  • Cacher un livre sur une pile de livres
  • Changer le livre de place, de rayon
  • Rendre difficile la lecture du titre (mis à l’envers, bande blanche pour le masquer – le danger c’est d’attirer davantage l’attention)
  • Construire au livre honteux un périmètre d’autorité (une pile-forteresse de livres, sérieux) s’il est apprécié par l’étudiant, mais qu’il ne concerne pas directement l’objet de ses études.
  • Ne pas cacher le livre

Analyse des méthodes

  • La première méthode consiste à annuler la présence du livre. Elle est dangereuse parce qu’elle peut pousser celui qui ne le trouve pas, mais qui le repère dans le catalogue à : 1. Pousser ses recherches plus loin 2. En demander un exemplaire dans une réserve (et la 3ème raison pour laquelle on les cache – priver les autres d’une source d’informations – échoue alors).
  • La deuxième méthode consiste à brouiller la possibilité de lecture des titres en multipliant les sources d’entrée de repérage (plusieurs livres en colonne) sur une même ligne verticale. Résultat : découragement pour celui qui cherche.
  • La troisième méthode (redoutable) est aussi la plus (mal)honnête : elle ne s’embarrasse pas d’une culpabilité, ne laisse aucun doute sur les intentions de celui qui cache le livre, ne lui donne aucun moyen de pratiquer la mauvaise foi (« J’ai mal rangé le livre, par maladresse, par précipitation »).
    Elle vise à rompre l’équilibre classificatroire de la bibliothèque en la réorganisant selon une logique d’intérêt, alors qu’elle est généralement ordonnée par discipline, genre, voire sensibilité. Vicieuse, c’est ma préférée.
  • La cinquième méthode est révélateur du souci du statut social. L’étudiant doit pouvoir montrer ce qu’il est censé lire sans le dire et cacher ce qu’il lit vraiment par ce qu’il est censé lire. C’est une forme d’exhibition culturelle non verbale, susceptible d’assurer la préservation de son élégance (« je n’ai pas mentionné tout ce que je lis, vous m’avez surpris de train de lire ») et son capital culturel (« Vous ne me voyez pas lire Picsou Magazine »). Je l’utilise souvent.
  • La dernière méthode prend en compte les stratégies des autres étudiants pour retrouver/cacher des livres. Elle consiste donc à faciliter la recherche, en exposant délibérément le livre convoité ou à le laisser à sa place. Je ne la conseille pas : celui qui est à la recherche de livres ne joue pas toujours à cache-cache. Et il se peut que le danger vienne de celui qui ignore tout de ces techniques et se dirige naïvement vers le livre recherché.

Jeu social

La plus grande crainte, avec le livre et la bibliothèque numérique, n’est donc pas l’impossibilité dans laquelle on se trouve de feuilleter, sentir, toucher un livre, mais de la privation d’un jeu social où l’appropriation de la bibliothèque passe par le détournement, le travestissement et l’utilisation de ses fonctions.

Priver les autres du livre qu’ils recherchent condamne l’utilisateur, dans le cas d’une bibliothèque numérique, à une peine (il sera accusé de piratage) et l’oblige à avoir des compétences techniques. Entre le bibliothécaire et le lecteur, il y a désormais un informaticien.

La bibliothèque connectée : se cacher dans les livres

Il se peut cependant que de nouveaux outils (playlists de livres reliées à l’identité de l’auteur de la liste, etc.) pallient ces défauts en réintroduisant et déplaçant les ruses, stratégies, préservation du capital social vers la dissimulation, le travestissement et la construction d’une personnalité traversée par un nouveau lieu privilégié de sociabilité : le livre.

L’application iPad du Point

2010/11/25 § 1 commentaire

Le Point existe en version numérisée (homothétique on dit), notamment sur Relay.com. Rien d’autre qu’un PDF, image projetée de la version papier. Le Point, qui a compris l’insuffisance de cette offre, propose aujourd’hui une version iPad :

Quelques remarques, comme d’hab’ :

  • « C’est un journal qu’on fait presque soi-même » : c’est ici le caractère contingent du magazine qui est privilégié (la disposition à son gré), sans doute possible parce que le geste qui rend possible un magazine autorise les pratiques fragmentaires, de réappropriation (contrairement à une oeuvre littéraire où prime la nécessité et même dans le cas d’oeuvres qui ont prévu leur fragmentation et la cassure de leur linéarité).
  • « Le Point vous l’avez tous les jours, où vous voulez, quand vous voulez » : l’argument principal est ici celui de la disponibilité. Le magazine postule également chez son lecteur une consultation postérieure (on y revient pour re-trouver une information) et un attachement de type émotionnel (l’expatrié qui a besoin de retrouver son magazine préféré).
  • Lecture verticale/horizontale : pour approfondir le sujet, le lecteur est amené à « dérouler »le texte. Il trouvera au-dessous des informations complémentaires alors que la lecture verticale permet de passer d’un sujet à l’autre. C’est ici une façon de retrouver l’opposition, pour mieux l’harmoniser, entre volumen (rouleau qu’on déroule pour s’immerger dans la lecture) et codex (le livre actuel, qui permet de feuilleter)
  • « Le journaliste va pouvoir montrer aux lecteurs comment il travaille » : c’est l’une des plus-values de l’offre iPad. Le Bonus DVD, le making-of, la relation à l’utilisateur, amené à décoder une pratique dont il est le spectateur et l’utilisateur. Il faudrait peut-être mener des réflexions sur la façon dont ces making-of sont eux-mêmes faits (mise en abîme de la mise en abîme en quelque sorte :)
  • « L’Ipad c’est le plaisir » : la tablette redéfinit en effet une ergonomie du magazine/journal. Je crois que dans quelques années, on se demandera comment on a pu, si longtemps, s’accommoder des versions papier des journaux…

Test (rapide) de la Samsung Galaxy Tab

2010/11/24 § Poster un commentaire

J’ai rapidement testé la Samsung Galaxy Tab à la Fnac des Halles.

Bien évidemment, je me suis surtout concentré sur la lecture et notamment sur l’application Ebookstore, sorte d’avatar de l’Ibookstore d’Apple.

Prise en main

La prise en main est parfaite. J’ai eu la même impression que lorsque je tiens un livre d’Actes Sud (Hubert Nyssan, son fondateur, a conçu le format de ses livres à partir de conditions empiriques) : on a pensé à moi en amont, en incluant les difficultés de la saisie et en les résorbant dans l’objet.

L’astuce d’Apple a été de créer un problème et d’en fournir la solution (ce sont les produits dérivés). Ici, les produits dérivés, mis à part ceux pour protéger l’objet, ne semblent pas indispensables.

Adaptation

Les applications sont évidemment adaptées à ce format. Certains ont peut-être été pris de court, ce qui explique des adaptations encore maladroites (je pense à l’application de l’Equipe où certains titres étaient tronqués).

Relay.com propose par contre une version au format de la Samsung Galaxy Tab, sans innovation remarquée par rapport à l’iPad.

Ebookstore, Ibookstore

Ebookstore n’apporte pas non plus d’énormes nouveautés par rapport à Ibookstore d’Apple. J’ai pourtant remarqué qu’il était possible de lancer une simulation de changements de caractères.

Par exemple, si je choisis une police de 12 au lieu de 14, je peux voir ce que ça donne, sur une portion test, sans que l’application ne porte sur l’ensemble du livre. Gain de temps, possibilité de tester plusieurs formats sans craindre un plantage.

La plupart des fonctions ont par ailleurs été reproduites. Il manque peut-être le réalisme du soulignement qui apportait une plus-value esthétique à l’application d’Apple. Le reste est semblable (mode portrait/paysage) sans possibilité d’accès à l’Itunes Store pourtant (enfin je crois).

Conclusion

La prise en main est un argument indispensable selon les lieux. Dans le métro, j’attends de pouvoir tenir ma tablette d’une seule main (puisque les lignes que je prends à Paris sont souvent bondées ;); chez moi, les genoux, qui permettent de la caler, font l’affaire. L’élément déterminant est donc peut-être l’écosystème (les applications) et la téléphonie (le tout-en-un).

Perso, j’aime bien segmenter mes usages : le mail sur le téléphone, qui me permet d’être rapidement avertir le test d’appli’ sur l’iPad et la lecture de magazines (principalement); la productivité sur l’ordinateur (passage des flux RSS, à twitter, aux articles pour le blog, etc.); téléphone pour appeler (on l’a oublié, mais il sert aussi à ça ;).

Donc la Galaxy Tab n’est pas pour moi (mais elle n’a pas besoin de ma validation avec ses 600 000 utilisateurs prêts à payer 700 euros sans abonnement). Mais il faut lui reconnaître une bonne ergonomie, un nombre d’appli’ en augmentation et une capacité à faire converger différents usages de façon convaincante.

Ce qui pose peut-être problème, c’est l’impossibilité de la mettre dans une poche, qui va peut-être déterminé à l’avenir la restriction de ses usages ou lancer une nouvelle mode vestimentaire. :-)

Quelques remarques sur le séminaire de la BnF sur « Les Métamorphoses du livre et de la lecture à l’heure du numérique »

2010/11/24 § Poster un commentaire

Le séminaire national consacré aux métamorphoses du livre s’est terminé aujourd’hui.

Je n’ai pu assister qu’à quelques interventions et j’ai notamment manqué celle de Chartier (« Les Métamorphoses du livre à l’âge de la textualité électronique »), bien connu des spécialistes du livre.

On pourra cependant la retrouver dans un livre sorti en 2002, avec un titre presque semblable («Lecture et lecteurs à l’âge de la textualité électronique» dans Le texte à l’heure de l’internet des éditions de la BPI).

Chartier n’a sûrement fait qu’actualiser la question pour le séminaire.

Impressions d’ensemble, partiales, de mauvaise foi

Honnêtement, ce à quoi j’ai assisté lundi et mercredi après-midi (« Où commence l’écriture ? », « Où commence le livre? », « Le Livre à l’heure du numérique ») ne m’a pas inspiré grand-chose.

A part ceci : les chercheurs (dont je risque de faire partie, donc c’est une auto-critique) sont décidément incapables de tenir un discours citoyen.

Je ne parle même pas de la technicité de la langue, mais de l’incapacité à s’adresser à un auditoire ou à se saisir de questions contemporaines (le livre numérique) sans sourire ironiquement (du genre : «les tablettes mésopotamiennes existaient bien avant la tablette qu’on appelle Ipad !»).

Chacun a en fait essayé de refourguer ses petites notions périmées, présentées chaque fois comme des révélations.

Je pense notamment à l’info-com, dont je fais aussi partie, en perpétuelle quête de légitimité, qui se constitue en forteresse assiégée pour légitimer la force de ses trouvailles dont tout le monde se fout par ailleurs royalement.

Je jargonne, tu jargonnes, vous jargonnez…

Surtout, la plupart des interventions n’a été qu’un prétexte à présenter les travaux de leurs auteurs trop paresseux ou frileux, légèrement adaptés pour la circonstance et les besoins  d’une cause ignorée.

Ainsi, on a lu son petit texte linéaire, inaudible, trop écrit, issu probablement d’un cours ou d’un livre, à peine remanié; on a essayé de placer ses concepts (il faut influencer : ça compte dans les classements internationaux) ronflantes, pompeuses (l’architexte, la numératie, la littératie…), néologismes auxquels j’ai envie d’opposer la belle phrase de Blanchot : il ne s’agit pas de créer de nouveaux mots mais de leur « redonner le sens qu’ils n’ont jamais cessé d’avoir »; on s’est fait plaisir en évoquant ses voyages et en parlant maya.

Dans l’attente du Salon du livre

Peu, en fait, ont cherché à répondre à la question du séminaire : le livre et la lecture à l’heure du numérique. Il y en quand même eu quelques interventions éclairantes dont j’essayerai de rendre compte dans les prochains billets.

Pour obtenir des débuts de réponse, il faudra peut-être attendre le Salon du livre, qui réunit des professionnels souvent plus au fait de l’actualité (« Babélio ? Shelfari ? Le livre social ? »), même s’ils ne courent pas après, et dont les analyses pertinentes et distanciées ne s’embarrassent généralement pas d’un jargon rebutant.

Où suis-je ?

Vous consultez les archives de novembre, 2010 à SoBookOnline.

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