1001librairies : et les libraires reprennent le pouvoir ?

2010/09/24 § 3 Commentaires

C’était hier : je voulais être libraire, parce que je n’avais pas voulu être bibliothécaire…Après avoir renoncé au professorat. Un littéraire se définit toujours par défaut.

Etre libraire, j’ai vite capté que c’était avant tout un boulot (très qualifié) de technicien du livre (commande, catalogage, rayonnage, époussetage, bichonnage…) et plus rarement de conseillé.

Le libraire et le critique

Du coup, j’ai fui. J’étais naïf : je croyais que je lirais la majorité de mon temps et que je jouerais les critiques en herbe. D’accord, Le libraire conseille aussi, valorise son fonds, mais cette place, il se la dispute avec le critique.

Surtout : contrairement au critique, dont la légitimité est assurée d’emblée, la sienne, il doit se la faire, il se la construit et il la gagne progressivement, après un retour enthousiaste d’un client conseillé. A l’inverse, l’autorité d’un critique est souvent fonction du journal qui l’emploie : elle est écrite sur son front, c’est sa carte de visite.

La recommandation

Je ne suis donc pas sûr que la recommandation soit prioritairement recherchée par le client (d’après une étude que je ne retrouve plus, ce serait même le dernier de ses soucis). C’est pourquoi elle est peut-être si discrète dans les librairies : un bandeau « Nous avons aimé » coiffe parfois les livres.

Le libraire n’assène pas une vérité ni un jugement : il propose. Il ne se réfugie pas derrière la légitimité d’un grand journal : il fait de sa voix commune le garant de sa sincérité. Les recommandations sont ainsi écrites à la main pour nouer un contact plus authentique avec le client (la Fnac s’y met aussi), plus discret.

Où le situer ?

Et lorsque le libraire veut donner du poids à sa parole, il le fait toujours corporativement (« Le prix des libraires »). Historiquement destitué de ses fonctions (il était éditeur jusqu’au XIX°s et l’auteur lui était assujetti), donc de sa valeur singulière, il ne parle plus qu’avec ses pairs, indistinctement, d’une seule et même voix.

Où la situer, entre la recommandation de l’utilisateur lambda (type Amazon) et celle du critique dont c’est le métier ? Plus généralement, concurrencé par Amazon et le livre numérique, quelle place lui donner, quelle plus-value lui reconnaître ? Bref :  à quoi sert encore aujourd’hui un libraire ?

1001librairies

1001libraires.com, qui représente pas mal de librairies adhérentes au programme et indépendantes (l’ensemble d’entre elles, c’est quand même 41% du marché du livre en 2006 en France…), répondra peut-être à cette question. Premier constat (mis à part la justification cucul du titre : « parce qu’un livre peut voyager de 1001 manières et vous invitez à 1001 voyages »…blah blah) : c’est une promotion du livre physique (même si un catalogue de livre numérique sera dispo).

Car le but affiché du portail est de géocaliser une librairie indépendante susceptible de fournir en 2 h le livre recherché par l’utilisateur. A l’heure de l’immédiateté (« je le veux tout d’suite mon bouquin sinon j’vais voir ailleurs ») c’est audacieux, voire suicidaire. Ca me semble aussi habile, pour plusieurs raisons :

  • On assiste à un retour au contact, à la terre, à l’au-then-ti-ci-té. Le consommateur aime que ça fasse « vrai » (le « vrai », on en mange à toutes les sauces : les « vrais gens », la « vraie vie »), y’a qu’à voir les chaînes de restau sur le pouce qui poussent partout, avec bouffe faite maison. Ce contact est censé nous rapprocher d’objets quotidiens qui nous sont devenus étrangers. Et le livre, avec le numérique, prend, peu à peu, cette voie.
  • Le changement de régime de sa matérialité (il est devenu impalpable, ce qui ne veut pas dire qu’il est dématérialisé, sans corps, mais que sa forme est différente, intangible) implique un sentiment de dépossession. Et curieusement, la dépossession d’un objet n’accroît pas sa valeur : elle en fait un élément jetable.
  • La réappropriation d’un livre peut alors prendre deux formes : 1° Rehausser socialement sa fonction, faire du fichier numérique un « lieu » où s’exerce une parole, où circulent des avis, des commentaires. En d’autres termes : le marquer, le singulariser, lui qui était devenu sériel (c’est le « livre social »). 2° Retourner (ou faire sa promotion) à l’objet palpable.

C’est cette seconde option qui semble avoir été privilégiée par le portail 1001librairies. On a encore peu d’infos sur le projet. L’illustration disponible sur le site indique  pourtant que l’on pourra :

  1. Acheter en ligne
  2. Localiser un livre et le récupérer en 2 h
  3. Suivre l’actualité du livre
  4. Découvrir une librairie numérique et un choix de libraires
  5. Découvrir les librairies proches et leurs sites internet

C’est une manière, pour la librairie, de garder le contrôle sur les livres vendus, d’assurer un suivi et de pérenniser son savoir-faire (« nous ne sommes pas remplaçables »).

En effet, le livre social est tributaire d’un éditeur/constructeur qui aura mis à disposition des lecteurs des fonctions sociales. Dans ce cas, le libraire indépendant, même constitué en groupe, pourrait servir uniquement de fournisseur de contenus, s’il ne propose pas d’applications ou de tablettes (ce n’est pas – encore ? – son métier).

Il perdrait alors de vue ses livres vendus. Ici, le contact rapide (et non pas immédiat) au livre réinstaure une double valeur d’efficacité (en 2 h !), et d’humanité (rapidité n’est pas immédiateté, sans intermédiaire, sans contact).

Le livre est aussi un produit

Et voilà que la valeur marchande d’un livre (et son prix) s’en trouve justifiée. C’est parce que nous sommes au contact d’un objet, d’un format, que nous acceptons son prix, parfois élevé (on parle ainsi de « beaux livres », de « bel ouvrage »).

A l’inverse, nous trouvons tous scandaleux de payer « un tel prix » pour un livre numérique : sa matérialité, différente, a pour conséquence une dépréciation, dans l’opinion publique et commune, de sa valeur.

En invitant à retourner aux librairies physiques, 1001 librairies s’inscrit dans une prise de conscience : celle qui, au XIX°s, a permis à l’écrivain et au lecteur de saisir que l’oeuvre littéraire est aussi un produit, fabriqué, doté d’une valeur marchande et soumis à la loi de l’offre et de la demande.

Un libraire sert donc à quoi ? Attention, révélation : à vendre des livres. ;-)

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