La peur de lire

2010/09/01 § Poster un commentaire

Le livre social…on y est, mais y’a du boulot. C’est un truc très simple : l’ajout de fonctions sociales dans les livres numériques. « Un exemple steup ». J’allais y v’nir, 2 secondes.Qu’est-ce que j’ai sous la main…Ah ! (J’ai vraiment dit : « Ah »…Ce n’est pas de l’interpellation à deux balles pour vous intéresser à des sujets compliqués !).

Prenons donc pour l’exemple de l’exemplification exemplaire un livre simple de Kant, au hasard, « La Critique de la raison pratique ». Pardon, je voulais dire, « un simple livre, disons de Kant » parce que vous pouvez toujours chercher, Kant n’a pas écrit de livre simple. Y’a des gens comme ça, y savent pas faire.

Je l’ai donc téléchargé, son livre, sur l’application Kindle, disponible sur l’Ipad. Qu’est-ce que ça donne ? Pour l’instant, c’est léger hein : on peut voir quels sont les passages les plus soulignés par les utilisateurs. Le plus important : qu’est-ce que ça change ? Beaucoup de choses.

Pas mal de blogeurs trouvent que c’est inutile, c’est gadget, ça pue, ça empêche l’immersion, etc. C’est vrai. Mais ça dit un truc profond de nos nouvelles habitudes de lecture ou plutôt, d’une continuité avec d’anciennes pratiques de lecture.

C’était comment avant ?

Première comparaison, avec des dates qui me viennent comme ça en freestyle en tête : II°-IV°s, XVI°s, XVIII°s.

Première date : apparition du codex. Le codex, c’est le livre moderne, qu’on tourne. Avant, on tournait pas, on déroulait un gros rouleau (le volumen). Conséquences : impossible de consulter un livre ponctuellement ou de le feuilleter.

Xylographie sur papier, 1431, époque des Ming

On lit de bout en bout. Imaginez-vous devoir vous taper une description de Balzac sans pouvoir la sauter : oh my god ! Avec le codex, on tourne, on consulte, on compare (les différents évangiles) puis on annote. Oui parce que les blancs apparaissent (seconde date), pour permettre aux étudiants des collèges de prendre des notes sur leurs cours.
Le texte commence donc à grossir : on ne le lit plus seul, on lit les commentaires qu’en font des doctes, des gens plus savants. Bel outil…C’est  aussi la naissance de l’appareil critique.

Dernière date : XVIII°s. On compose pas mal d’anthologies à cette époque : on réduit les oeuvres à leurs extraits. C’est ce que permet le codex : extraire un passage d’un livre, l’accoler à un autre passage, construire des index pour retrouver telle page. On comparait bien avant (j’ai parlé des évangiles) mais là, on recueille pas seulement des textes religieux.

C’est donc la démocratisation de la comparaison et de la recombinaison des textes. Autre chose : les marges, dans les textes, accueillent des annotations plus émotives. Il ne s’agit plus seulement d’accroître la valeur érudite d’un texte, de le clarifier, mais de faire part de son émotion face à ce texte, de le rapprocher de soi.

Etre accompagné

Où je veux en venir ? Ben, le livre social, tel que le permet Amazon, autorise à recombiner socialement le livre et à se rapprocher émotivement d’une communauté. Par exemple, moi, en voyant que 400 personnes avaient souligné tel passage et puis tel autre, j’ai fini par conclure que les passages qu’il fallait lire, c’était ceux-là. Le soulignement-vote-oeillères nous écarte donc d’abord de passages moins estimés.

Ensuite, ça me fait penser à mes petits étudiants du 16ème, qui grattaient beaucoup dans les espaces blancs (les interlignes ont été doublés à cette époque). Entourer le texte, remplir ces blancs, c’est rassurant. D’ailleurs, avant l’apparition du livre social, je me souviens très bien que je ne  lisais pas directement un texte classique; j’en lisais d’abord la préface moderne, les notes, etc. pénétrer un texte, ça crée une appréhension, une angoisse : il faut pouvoir accepter d’être désarçonné et de composer progressivement le texte, à partir d’allers-retours successifs et réinterprétations. C’est très grisant, et le plaisir qu’on en tire peut-être carrément jouissif. Après une lecture difficile, on a tous l’impression d’avoir passé un cap.

Mais c’est pas non plus super facile de se projeter en permanence dans un plaisir futur (surtout quand c’est une fiche de lecture à la con ou un travail urgent à rendre). Et dans ce cas, y’a l’appréhension. La préface, l’introduction, tentent de la dissoudre. C’est exactement ce que feront les commentaires sociaux : ils m’accompagneront dans ma lecture.

Un texte ancien, figé, par ses commentaires, retrouve une première jeunesse que lui donne l’accolement avec des termes/expressions plus contemporaines. Ces commentaires teintent le texte.

Une crainte primitive

Cet usage est sans doute à rapprocher d’un phénomène qu’on peut tous observer quotidiennement (si vous trouvez la comparaison abusive – et vous trouverez souvent mes comparaisons abusives -, signalez-le en bas…Les commentaires ne sont pas faits uniquement pour m’encenser !).

Quand on se réveille, on allume la télé. Quand on bosse, on écoute la musique. On supporte plus d’être seul : il faut un petit fonds sonore; le silence est gênant. Même chose avec la lecture : la lecture silencieuse est gênante. C’est une invention récente : avant le X°s, on lit surtout à voix haute (imaginez la bibliothèque Beaubourg dans ce choas…) dans un espace acoustique qui donne son sens à la phrase (la ponctuation et le détachement des mots apparaissent plus tard).

On veut savoir ce que lit quelqu’un : le voir lire silencieusement, c’est suspect. Mais c’est aussi qu’on s’accompagne en lisant, on lève l’appréhension d’une découverte réservée à l’élite savante. On a tous eu dans notre classe quelqu’un d’inexpérimenté (peu à l’aise avec ses pensées) qui lisait sur les lèvres, comme pour doubler la lecture, comme pour s’accompagner ou se laisser guider par le rythme. Le livre social retrouve cette crainte primitive et ce plaisir d’être accompagné.

Des fonctions sociales sur l’Aïepad ?

Il va débarquer sur l’Aïepad ? J’en sais rien…y’a bien quelques indices qui montrent…que ça n’arrivera pas. Pas tout de suite, en tout cas. D’abord, ça romprait l’esthétique de la page, et Apple y tient à son esthétique. Avoir des passages surlignés comme ça, des commentaires, notes d’utilisateurs, ça fait beaucoup à gérer, ça peut défigurer l’application (Amazon n’y tient pas beaucoup à voir combien elle est moche, son appli’).

Deuxièmement : l’immersion. Apple n’aime pas qu’on aille voir ailleurs : il faut pouvoir être concentré sur le produit. Le fait que le multitâche ne soit pas encore disponible, empêche de toute façon les allers-retours agréables entre un commentaire, le lien qu’il laisserait. Oui parce que si je clique sur un lien, l’application Ibookstore se ferme, et c’est Safari (navigateur internet maison) qui prend la relève. Suuuuuper pratique…pour l’instant, tout ce qui est possible socialement, c’est de partager son avis sur un livre.

1er septembre 2010 : Keynote d’Apple

Aujourd’hui pourrait être un tournant : Apple présente une Keynote. C’est la musique qui est à l’honneur, mais peut-être qu’une mise à jour de l’OS de l’Ipad sera annoncée et permettra de partager des notes prises dans l’application Ibook…J’y crois pas des masses, mais si je n’espère pas un peu, j’aurai rien à me mettre sous la canine. ;)

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